Dans les années qui ont précédé l’abolition de la peine de mort en France, Robert Badinter plaidait avec succès la cause des condamnés à la guillotine en première instance. L’un de ses arguments qui mettaient les jurés en face de leur responsabilité était le conditionnement du vécu de l’enfance sur la genèse d’actes compulsifs, même en l’absence de maladie mentale reconnue. Quelle place reste-t-il alors à la liberté et à la responsabilité de l’individu face à son acte ? En prenant conscience de cette réalité, la justice telle qua la voit Badinter condamne les actes qui vont à l’encontre des lois communes, mais elle ne peut condamner un être en lui retirant la vie.

Cette construction psychologique liée aux expériences vécues est un apport majeur de la psychanalyse plus ou moins bien intégré dans la conscience collective. L’amalgame entre l’être et ses actes est encore fréquent, ce qui conduit à des jugements et des condamnations de l’autre. C’est probablement le plus grand frein à la tolérance et la source de la plupart des conflits de personnes ou de peuples.

En psychothérapie, on sait aujourd'hui qu’une personnalité se construit sur les traumatismes vécus. Freud parlait de refoulement, Bateson de double contrainte pour décrire ce mécanisme. Face à une situation insoluble de conflit entre deux aspects inconciliables, le jeune enfant ferme son champ de représentation sur une partie de réalité pour résoudre son présent. Il s’ampute alors de la porte d’accès à cette réalité. Par exemple, le fait d’entendre les propos de son père contraires à ce qu’il ressent lui-même de manière peut créer une grande déstabilisation. La tension créée par cette contradiction peut devenir insoutenable pour le psychisme de l’enfant. Il devra alors choisir et renoncer soit à la confiance en son père, soit à la valeur de son ressenti. Si cela survient à un moment clé de sa construction psychologique, ce choix de survie va se cristalliser dans un pilier de la personnalité et se maintenir comme un processus de protection. Et toute la vie, il faudra ensuite composer avec cette part manquante ou difficilement accessible.

Il est difficile, voire impossible de modifier ces piliers fondateurs de la personnalité qui constituent notre terrain psychique. En revanche, il est tout à fait possible de mieux vivre avec.

Dans le domaine biologique, la notion de terrain est encore plus évidente. La génétique d’une part et le mode de vie d’autre part mettent en place une organisation physiologique qui a ses forces et ses faiblesses, avec notamment la capacité plus moins grande à s’adapter à certaines situations et une sensibilité particulière à diverses maladies. Le bon sens (souvent oublié) conduit alors à entreprendre une démarche préventive pour limiter les effets des facteurs de risques spécifiques qui présentent un danger particulier. Et la société ne condamne jamais un individu sur une insuffisance qui résulte de son terrain biologique issu de sa génétique. Elle tend plutôt à adapter l’organisation collective pour lui faciliter l’existence.

Les terrains biologique et psychologique n’ont pas du tout la même considération. Nous sommes considérés comme responsables en grande partie de l’un et pas du tout de l’autre. Cette séparation et la primauté des aspects biologiques  sur le devenir de l’être, actuellement dominants dans nos sociétés occidentales, résultent de la plongée déterminée de notre pensée collective dans un concept matérialiste. La matière étant la réalité première, son organisation permet la vie et un autre niveau d’organisation, secondaire, permet le psychisme, épiphénomène qui ouvre un monde à part. Cette séparation est sous-tendue par un dogme. Elle tient de ce fait de la croyance et non de la démonstration rigoureuse. Les conséquences de ce postulat sont bien plus importantes qu’on le pense habituellement. Il est notamment à la base de la grande difficulté, voire l’impossibilité pour la médecine de considérer le processus psychosomatique alors que l’effet placebo, démontré et sans cesse confirmé, nous crie la réalité de ce phénomène.

Une étude récemment parue dans une revue anglo-saxonne de psychiatrie* passera probablement vite aux oubliettes, mais elle devrait interpeller une nouvelle fois les sceptiques. S’intéressant au syndrome de fatigue chronique, l’étude comparée de deux groupes (malade et non malade) rigoureusement sélectionnés montre de manière claire l’influence des traumatismes d’enfance. Le risque de syndrome de fatigue chronique est augmenté de 600% lorsque le passé est marqué par un événement traumatique.
Au-delà des conclusions de cette étude qui invitent à prendre en compte cet aspect dans la stratégie thérapeutique, c’est la considération du vécu psychologique comme facteur du terrain global de l’individu qui me semble important. Et s’il a une capacité constructrice de phénomènes pathologiques, il a forcément, aussi, une capacité réparatrice.

Le plus grand pas que la médecine pourrait faire actuellement, sans remettre en cause ses outils chimiques et technologiques, est de prendre en compte cet aspect majeur du fonctionnement humain : l’interrelation entre son psychisme et son corps organique, qui s’exerce dans les deux sens et détermine à chaque instant son état de santé réel.

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* Heim C, Nater UM, Maloney E, Boneva R, Jones JF, Reeves WC : Childhood trauma and risk for chronic fatigue syndrome: association with neuroendocrine dysfunction. Arch Gen Psychiatry. 2009, 66 (1) : p. 72-80

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