La dépression est entrée dans le secteur médical depuis que des perturbations de neuromédiateurs ont été mises en évidence. Ce facteur biochimique en a fait une pathologie organique et non plus fonctionnelle ou psychologique. De ce fait, elle est entrée dans le domaine de compétence (et parfois d’exclusivité) des médecins et de nombreuses campagnes de communication sensibilisent au fait que c’est une vraie maladie, lui donnant ainsi son visage le plus sombre.
De nombreuses classifications ont été établies, distinguant diverses formes parmi lesquelles la dépression réactionnelle, conséquence d’une incapacité à s’adapter à un environnement difficile. Elle peut s’installer brutalement quand nous subissons un choc (décès d’un être cher, rupture relationnelle, perte de son logement ou de son travail) ou progressivement lorsque le cadre de vie ne nous permet pas d’épanouir notre potentiel. Dans les deux cas, elle fait cesser un processus de stress et nous met dans cet état ralenti de semi-automate qui n’a plus d’enthousiasme, plus de potentiel créatif, plus d’énergie…

Le stress résulte toujours de l’incapacité à trouver une solution pour retrouver la stabilité intérieure dans un milieu environnant déstabilisant. Face à toute déstabilisation, un processus adaptatif inhérent à la biologie des êtres vivants met tout en œuvre pour agir. Cependant, dans certains cas, nous ne trouvons pas d’action satisfaisante et nous restons dans cette instabilité qui aurait du être transitoire. Cela conduit à l’ébullition intérieure tant que celle-ci est supportable, ou à un état d’inhibition lorsque la situation ne peut pas ou plus être supportée. Ce stress d’inhibition, très bien décrit par Henri Laborit, a des effets biologiques ravageurs, conduisant notamment à des manifestations somatiques. La dépression est une manière d’échapper à ce mécanisme autodestructeur en refermant autant que possible le robinet de l’énergie vitale. Il n’y a plus d’énergie pour se faire du mal, mais plus d’énergie pour nous enthousiasmer non plus ! D’où cet état éteint qui caractérise la dépression.

Alors effectivement, ce visage de mal-être qui touche la personne déprimée, parfois de grande souffrance, existe réellement. Il y a aussi le malaise qui touche son entourage. La vision matérialiste contemporaine cherche avant tout le bien être individuel et la normalité collective. Ne pouvant envisager un sens plus grand aux existences, elle reconnaît cet état comme une maladie. Cela conduit à la prise en charge médicale et, avec les habitudes de soins, au médicament, d’autant plus facilement aujourd'hui que les nouveaux produits (beaucoup plus chers que les anciens) sont plutôt mieux tolérés. Vive le Prozac, la pilule du bonheur ! Le résultat est une consommation colossale de médicaments antidépresseurs , ce qui n’empêche pas la population d’aller de plus en plus mal de ce point de vue.

Pour voir l’autre visage de la dépression, il faut prendre plus de recul, considérer le sens de nos existences, et mieux comprendre ce mécanisme général d’adaptation que nous mettons sans cesse en œuvre face à l’environnement changeant et qui parfois se trouve en échec. L’état dépressif est alors le temps de protection que le processus vivant a su intégrer. Il nous permet de mener à terme une transformation qui nous rend apte à vivre à nouveau dans cet environnement auquel nous ne pouvons rien. C’est de cette manière que nous évoluons vraiment. Il est difficile, voire impossible de passer d’un état à un autre sans un choc déstabilisant et la dépression qui risque de suivre. Et quand un tel choc survient, il y a toujours une opportunité évolutive !
Cette vision est revendiquée par les milieux spiritualistes, mais in n’est pas nécessaire d’entrer dans un prédéterminisme ou un appel divin pour trouver du sens et avoir une vision globale. La science de la complexité et des systèmes auto-organisés montre comment tous les êtres vivants sont reliés dans un ensemble qui détient les clefs de son destin et dans lequel chaque individu joue un rôle spécifique par la place qu’il occupe dans le tout. Un sens individuel intégré dans un sens collectif.

Quelle place donner aux traitements face à la dépression et lesquels choisir ? Les différentes études cliniques ont validé les médicaments antidépresseurs avec une activité plus ou moins importante selon les molécules, mais surtout un effet placebo souvent supérieur à l’effet pharmacologique. Ce qui souligne l’importance de la démarche individuelle et de l’accompagnement qui la soutient !
Le millepertuis, la plus étudiée des approches naturelles s’est révélé aussi efficace que les médicaments chimiques et mieux tolérés. L’extrait de griffonia, le safran, le SAMe… sont d’autres solutions. Mais ce n’est finalement pas le produit qui fait l’essentiel de l’évolution favorable. Il est nécessaire, mais le plus souvent non suffisant. Il semble donc inutile de les multiplier ou de chercher absolument le plus efficace.

Dans un approche globale systémique, on recherchera à accompagner la sortie de l’état dépressif en laissant au processus de transformation le temps de s’effectuer. La dépression résultant d’une dynamique triangulaire entre les capacités du corps, le psychisme et l’environnement, ce sont ces trois aspects qui vont être pris en charge.
– Au niveau du corps : soutenir la vitalité par l’alimentation et si besoin des compléments alimentaires (vitamines et minéraux). Un corps en meilleur forme est plus apte à entreprendre un chemin pour sortir de l’enfermement dépressif.
– Au niveau de l’environnement, il est parfois utile de changer ce qui peut l’être, ce qui peut amener à reconsidérer son travail, son logement ou son entourage. Cela facilite le passage à autre chose, qui est l’élément clef de la guérison.
– Au niveau psychique, qui d’autre que le déprimé lui-même peut trouver sa solution ? Le rôle de l’accompagnement (qu’il soit thérapeutique, familial, amical) est avant tout de lui conforter sa valeur intérieure, de le protéger des sollicitations auxquelles il ne peut s’adapter et de l’entraîner (sans le forcer) vers tout ce qui peut lui redonner goût à la vie.
Et surtout, il est essentiel d’accepter que cela peut prendre du temps, parfois plusieurs mois, et que ce ne doit pas être un problème !

Une dépression bien vécue et dont la sortie s’est faite par un processus de transformation apparaît souvent, plus tard, comme une phase de transition vers une véritable évolution dans l’existence, comme peut le faire une maladie. La différence entre la dépression et une maladie organique, c’est que la première permet d’éviter (au moins un certain temps) la deuxième et permet le même processus de transformation sans faire de dégâts sur l’organisme. Alors, la dépression est-elle une erreur de parcours à gommer au plus vite ou une opportunité à prendre ?