L’ère des médicaments psychotropes 
 Au cours des années 1950, les essais concluants effectués par Henri Laborit ont conduit à la mise sur le marché  de la Clorpromazine, neuroleptique destiné à traiter les crises maniaques et chef de file d’une longue série de médicaments destinés à soigner les pathologies neuro-psychiques. 
 Au départ, traiter les maladies mentales ou l’épilepsie en mal de solutions, répondait à un vrai besoin. Puis, sont arrivées les benzodiazépines anxiolytiques (Valium® Tranxène©…) qui dans certains cas se sont révélés précieux, mais ont vite étendu leur champ d’application à la prise en charge médicale des inconforts psychiques de la vie. Un boulevard pour les débouchés économiques… 

Grandeur et décadence des antidépresseurs 
 La dépression, dans le sens d’un effondrement de la vitalité psychique, accompagné d’une grande souffrance, est connue depuis longtemps, et nécessite un traitement adapté. Les premiers antidépresseurs ont bien répondu à ce besoin. Ces grandes dépressions ne sont cependant pas si fréquentes. Les états dépressifs, lors une période difficile ou après un choc de séparation (mort d’un proche, rupture relationnelle, licenciement, vol…) sont plus courants. Ils sont nécessaires pour nous aider à passer un cap vers autre chose. Ils demandent avant tout de prendre du temps, du repos, et de bénéficier d’un soutien de son entourage. Pendant longtemps, cela était géré, pas si mal, sans médicaments. 
 Pour ouvrir un marché à de nouvelles générations de produits, une stratégie bien orchestrée avec un lobbying appuyé, a créé le besoin auprès des médecins et du public. À l’appui de travaux librement interprétés des Neurosciences, la dépression devient une maladie liée à la perturbation des neuromédiateurs. Et cette maladie devient bien plus fréquente qu’on ne le pensait ! En caricaturant un peu, on pourrait dire que ce qui était appelé fatigue nerveuse ou tristesse auparavant est progressivement devenu dépression. Résultat : des millions d’utilisateurs dans le monde, avec un record France où environ 8% de la population consomme des antidépresseurs. Avec un bilan désastreux : la nouvelle dépendance créée par cet usage étant bien plus marquante que la résolution au problème de mal-être psychique qu'il étaient sensé résoudre ! 
 Et puis, les dernières publications faisant la synthèse des études cliniques sur les produits utilisés (Prozac® et ses successeurs) ont révélé qu’ils n’avaient finalement aucune action significative sur les états dépressifs mineurs. Ce qui montre que comment une habileté stratégique a fait le succès de médicaments pour lesquels il n'y avait pas de réel besoin. Un scénario qui pourrait se répéter… 

De la dépression à la bipolarité 
 On connaît, depuis longtemps également, la psychose maniaco-dépressive, dans laquelle les états dépressifs profonds sont précédés d’états d’excitation incontrôlables (crises maniaques), pouvant conduire aux comportements les plus fous. Une statistique à partir de dossiers d’admissions en asile psychiatrique sur 50 ans au début du XXe siècle au Pays de Galles indique que 0,001% de la population galloise était concernée. En 1994, une étude américaine concluant à une fréquence de 1,3% dans la population américaine, et aujourd’hui, certains auteurs avancent le chiffre de 5% ! 
 La maladie a-t-elle progressé à ce point ? L’évolution réelle est difficile à évaluer, parce que cette affection a aussi changé de critères en se dénommant désormais trouble bipolaire. Pour être considéré comme bipolaire, il suffit d’être parfois dépressif, en passant par des phases d’excitation (hypomaniaques), ou d’avoir des antécédents de maniaco-dépression dans la famille. En fait, les alternances d’humeur, que l’on appelait avant cyclothymie ou dysthymies, sont devenues de vraies maladies. 
 Pour traiter les crises maniaques, les neuroleptiques ont fait leur preuve, et pour les prévenir, des anticonvulsivants dérivés d’antiépileptiques comme le Depakote® sont aujourd’hui reconnus et utilisés comme thymorégulateurs. Dans cette continuité, ils sont désormais utilisés dès lors qu’un diagnostic de bipolarité est posé. 
 Aux Etats-Unis, sous l'effet d'une campagne médiatique sensibilisant à la présence sournoise de bipolarité chez des personnes dépressives, les thymorégulateurs sont aujourd’hui largement prescrits, sans avoir fait la preuve d’un rapport bénéfice/risque favorable à long terme.. En Europe, la notion de bipolarité commence à se banaliser. Une histoire déjà connue est en train de se reproduire…
 En 2006, près de Boston, une enfant de 2 ans est morte des conséquences d’un traitement associant Seroquel® (antipsychotique), Depakote® (« thymorégulateur ») et Catapressan ® (anti-hypertenseur central utilisé comme sédatif), suite à un diagnostic de bipolarité. Ce traitement a été ensuite reconnu comme « approprié et conforme aux standards professionnels responsables », ce qui a évité toute poursuite au médecin prescripteur.
Voilà comment la norme a changé, et comment les instabilités d’humeur sont désormais une maladie justifiant des traitements lourds ! 

Ne pas mettre les pieds dans l’engrenage
 Il n’y a pas de doute aujourd’hui que l’abus de médicaments psychotropes est une catastrophe, autant pour les comptes de l’assurance maladie que pour la santé de la population. La plupart du temps, ils ne résolvent pas vraiment le problème, tout en apportant des effets secondaires gênants et en créant une dépendance qui rend difficile le sevrage. 
 Les états dépressifs et les variations d’humeur, fréquemment, ne sont pas des maladies organiques, mais la traduction d’une situation de vie dans laquelle des facteurs alimentaires et relationnels ont un rôle souvent majeur, ce qui ouvre la porte à des solutions non toxiques, non addictives et avec des effets durables. 
 Les médicaments psychotropes ont leur utilité lors de troubles graves (dépression majeure, épilepsie, psychose maniaco-dépressive, schizophrénie…), mais il est rare qu’ils soient bénéfiques en dehors de ces contextes. C’est pourquoi il est nécessaire, avant de commencer un tel traitement, de bien évaluer ce qu’ils apportent vraiment, et de savoir, dès le début s’il est prévu pour durée courte limitée ou si c’est insidieusement un pied dans le traitement longue durée qui est en train de se poser. 
 Et ne pas tomber dans le piège du diagnostic de bipolarité s’il ne s’agit pas d’une véritable maladie maniaco-dépressive !

Référence : David Healy : Mania, A Short History of Bipolar Disorder, Johns Hopkins Biographies of Disease, 2008 – Mikkel Borch-Jacobsen : Which came first, the condition or the drug, London review of Books 7/10/2010